Et soudain, comme si quelqu’un avait remonté sa vie d’un seul geste, elle fut projetée en arrière, dans ce tourbillon chaotique où elle avait failli se noyer. Le passé s’embrasa si vivement qu’un instant, sa vue se troubla…
…Ce jour-là, elle se dépêchait d’aller au travail. Presque en courant, serrant contre elle une chemise de documents. La matinée avait été agitée : le réveil n’avait pas sonné, et la navette était partie sous son nez. Il ne pleuvait pas, mais un vent mauvais, violent, courait dans les rues, soulevant ses cheveux et lui jetant des mèches au visage. Liouda faisait désespérément des signes pour arrêter une voiture, mais toutes passaient sans ralentir.
Elle était sur le point de renoncer quand une berline argentée freina près d’elle. La vitre descendit doucement.
— Montez, dit l’homme au volant, sans même demander où elle allait.
Il la conduisit au centre d’affaires avec une rapidité et une assurance comme s’il connaissait l’itinéraire par cœur, comme si chaque virage lui était familier depuis toujours. Il ne prononça pas une phrase de trop — ni plaisanteries maladroites, ni tentatives de drague. Juste deux ou trois questions brèves et polies, rien de plus. Calme, posé. Avec cette rare retenue masculine qui n’écrase pas, mais rassure.
Quand Liouda sortit un billet, il ne tourna même pas la tête ; il secoua seulement la sienne, comme pour signifier que c’était réglé et qu’il n’y avait rien à discuter, puis il esquissa un sourire timidement gêné.
Le moment passa si vite que Liouda n’eut même pas le temps de le savourer. Les soucis du travail l’avalèrent, et le soir, elle se persuada que tout cela n’avait été qu’un épisode fugitif, une rencontre de hasard qui s’effacerait aussi vite qu’elle était apparue.
Mais le soir, elle le revit. Il l’attendait à l’entrée du centre d’affaires, légèrement à l’écart du flot des passants. Un manteau sombre, un bouquet de chrysanthèmes blancs — si délicats dans la grisaille du soir.